La Couronnette
Barbara et Thierry Courvoisier
La rivière Svir et le lac Onega
Dix jours de navigation entre rivière et lac

En arrivant dans la rivière Svir, qui se jette dans le lac Ladoga, après 14h d’une très belle navigation en venant de Valaam, mon idée était de nous arrêter à Sviritsa qui donnait l’impression, en regardant l’atlas de la rivière Svir, d’être une petite ville que j’imaginais pourvue d’un quai pouvant nous accueillir. La réalité diffère considérablement de cette vision. L’embouchure de la Svir est faite d’un delta de marais que l’on remonte vers ce qui ressemble de plus en plus à une très large rivière. Sviritsa est un ensemble de datchas sur les deux rives, mais sans quai ni de bois ni de ciment, ni infrastructure portuaire d’aucune sorte, ni, semble-t-il, de centre ou de café ou magasin. Nous avons donc remonté la rivière sur une quarantaine de kilomètres encore jusqu’à un lieu d’ancrage autorisé entre la rive et le chenal. L’ancrage fut un peu problématique, le vent soufflant contre le courant. Le vent cherchait à orienter le bateau dans un sens et le courant dans l’autre. L’équilibre était instable. Le soir le vent s’est calmé et l’endroit est devenu idyllique, le long d’une roselière dans la forêt. Le passage d’un cargo de temps à autre et une bouée lumineuse marquant le chenal étaient les seules traces humaines. A 3h du matin, j’ai cependant constaté que nous avions dérivé de quelques mètres. En soi ceci ne posait pas problème, mais le courant nous poussant vers des hauts fonds une centaine de mètres plus loin, je craignais que notre dérive  ne s’accélère et ai passé la fin de la nuit à surveiller les mouvements du bateau en dormant par tranche de quelques minutes. Désagréable.  Au réveil de l’équipage, nous sommes partis pour la suite de la remontée de la rivière, premier pont et première écluse, 15m de dénivellation et une organisation impeccable, même si les attentes sont longues. Le jour suivant deuxième pont et deuxième écluse, toujours sans problème. Nous avons longé des kilomètres et des kilomètres de forêt et vu quelques ensembles de datchas, comme à Sviritsa. Ces “villages” sont en fait un semis de maisons à quelques dizaines de mètres les unes des autres, toutes  sont en bois certaines en excellent état, colorées et d’aspect confortable, d’autres à différents niveaux de vétusté.  Les toits sont parfois d’un bleu lumineux. Les plus abîmées  sont visiblement abandonnées et retournent lentement à la nature. Les jardins montrent une profusion de fleurs et de légumes de toutes sortes qui enchante Barbara. Nombres de ces maisons sont décorées de frises de bois ouvragés; certaines, même parmi les plus vétustes,  dégagent un charme certain.  La lessive se fait dans la rivière, démontrant que l’eau courante n’est pas disponible. L’électricité par contre arrive partout, au moins si les fils aériens sont un indice fiable de sa présence. L’organisation des maisons laisse supposer qu’il n’y a pas de vie sociale collective dans ces ensembles de maisons, pas de cafés ni de restaurants. Ce que confirme Masha qui nous raconte la vie qu’elle a menée des étés durants dans la datcha de sa grand-mère près d’Archangelsk.


En montant la rivière Svir (photo N. Moget)

Nous avons passé la troisième et dernière nuit sur la rivière Svir dans un de ses  coudes, devant une toute petite chapelle avec quelques maisons au loin, toute la berge opposée couverte de forêt dense. La lumière du soir et de la nuit y fut magnifique.

Les petites villes que nous avons vues, comme Schlisselburg ou Voznesen’e à l’endroit ou la Svir sort du lac Onega et où nous avons passé une nuit, ou encore Ponevets au nord de ce lac et au départ du canal Belomorsk où j’écris ces  lignes, s’organisent en rues le plus souvent de terre battue, parfois faites de dalles de béton juxtaposées, rarement goudronnées, bordées de petits immeubles en bois ou en dur. La plupart des immeubles, qu’ils soient en briques, en béton ou en bois, sont passablement délabrés, certains sont abandonnés complètement ou en partie, montrant ainsi que la population à significativement diminué ces dernières décennies dans ces endroits. Il y a beaucoup d’arbres, souvent jusque contre les façades qu’ils assombrissent encore. Le tout donne une impression que seul le mot allemand “trostlos”, sans consolation, rend de manière satisfaisante.  

De Voznesen’e nous sommes remontés en deux jours de navigation magnifique et rapide vers Petrozavodsk, l’Usine de Pierre, en passant une nuit à l’ancre dans une jolie baie, Shoksha, entourée, encore, de forêt. Petrozavodsk est plus animée que les autres villes, passablement plus grande aussi. Il y a  un long quai-promenade sur lequel des sculptures modernes donnent une image un peu surréelle. Un musée retrace l’histoire de la  Karelie des temps géologiques jusqu’en 1910. Pas une vitrine ou une notice sur l’histoire du XXème; dommage, car l’histoire récente de toute la région est passionnante, mais probablement encore trop présente et douloureuse pour pouvoir être représentée sereinement dans un musée. La ville doit sa prospérité à une usine de fonderie et d’armement voulue par Pierre Le Grand. Cette usine était destinée à équiper la flotte russe de la Baltique. C’est à cette usine que la ville doit son nom.


Une nuit dans la baie de shoksha

Il n’y a pas de port pour nous à Petrozavodsk, mais il nous avait été recommandé de nous arrêter au ponton d’un petit musée “Polar Odissey” dont nous avions les coordonnées, mais à propos duquel nous avions aussi reçu quelques mots d’avertissement explicitant que les fonds proches du musée sont parsemés d’obstacles non cartographiés et non marqués sur l’eau. Nous nous sommes donc approchés avec la plus grande circonspection après avoir téléphoné au directeur de l’endroit, Victor, que nous avons repéré ensuite debout sur un ponton  nous faisant des signes un peu comme on dirige un avion jusqu’à sa place sur le tarmac d’un aéroport. Nous sommes arrivés enfin le long d’un ponton en bois à côté d’une espèce de frégate, neuve mais inspirée de bateaux du XVIIIème, équipée de voiles. Le plus souvent ce genre de bateaux n’ont de voiles que pour la décoration, pas ici. De toute évidence les voiles installées sur les vergues sont régulièrement utilisées. Un premier indice que nous ne sommes pas dans un musée comme les autres.


Cérès et une imitation de bateau ancien au centre "Polar Odisey" à Petrozavodsk.

Victor nous a fait visité son centre en fin d’après-midi. Il a commencé par nous dire qu’une première version de son musée avait brûlé et qu’une deuxième avait été détruite par une tempête en nous emmenant vers une bâtisse de bois de quelques 10m sur 15m, sombre dans laquelle des panneaux supportent des photos, pour certaines passablement jaunies.  Le tout sentait la poussière et dégageait une impression de mise en valeur d’un ensemble d’objets de troisième catégorie. Victor a alors commencé de parler devant ces photos et coupures de presse.  Il a décrit les bateaux qu’ils avaient construits, imitant des modèles anciens, et les expéditions qu’ils avaient menées sur ces bateaux improbables: Dès que le canal Belomorsk a été ouvert à la navigation civile, en 1992, une équipe du centre s’est lancée dans ce qui fut le premier tour de la Scandinavie: le canal, la mer Blanche, la Norvège, la Baltique, Saint-Petersbourg et retour à Petrozavodsk. A peine croyable. Un ou deux ans plus tard, ils avaient construit un autre bateau, voile carrée et rames,   une dizaine de mètres de long, et sont partis sur cette embarcation jusqu’au Spitzberg. Peu après, inspirés par une visite d’église, ils ont décidés d’aller en Terre Sainte. Ils ont donc construits quatre bateaux Viking, voiles carrées et rames encore,  et sont descendus jusqu’à la mer Noire, passé le Bosphore,  ont visité la Grèce, la Turquie et sont allé en Israel,  retour ensuite le long de la Méditerranée jusqu’en Espagne. Pour finir Victor nous a montré une coque en construction, sorte de caravelle, dont il nous dit qu’elle sera un bateau dans  quelques 6 semaines prêt à partir alors pour le tour du monde. Si nous n’avions pas entendu les autres histoires, nous ne croirions jamais cela possible. La soirée s’est finie avec un échange de cadeaux et une bouteille de Couronnette partagée sur Cérès.  Le musée poussiéreux s’est ainsi transformé en une lumineuse série de récits plus extraordinaires les uns que les autres. Nos navigations sur Cérès ne sont que d’aimables promenades en comparaison des expéditions des équipes de polar Odissey.  Le soir Victor lâche ses chiens et il ne fait pas  bon alors quitter le bord. J’ai eu le malheur une nuit de sortir la main d’un capot pour l’ouvrir. Ce geste nous a valu vingt minutes d’aboiements furieux sur le ponton.  C’est le deux août, une bonne occasion pour manger une fondue à bord avant de descendre le grand pavois hissé la veille  pour la fête nationale.

Encore une belle journée de navigation en quittant Petrozavodsk pour arriver sous l’église de bois de Kizhi dans le nord du lac Onega, où nous mouillons pour deux nuits sur 5m d’une eau à 23.6 degrés, bain donc pour tout le monde dans un cadre féérique. Youri, responsable de la partie nautique du site de Kizhi, membre aussi de l’équipe de Polar Odissey, nous avait organisé une visite de l’endroit par une guide francophone charmante. Kizhi est en plus d’une église de bois un musée en plein air.  Plusieurs bâtisses de différentes parties de la Karélie y ont été déplacées et se font visiter dans les quelques kilomètres qui entourent  l’église. L’église  est une folie de tours et bulbes de bois à côté de laquelle les châteaux de Louis II de Bavière paraissent bien sagets.


Bain au mouillage sous l'église de Kizhi (photo N. Moget)


L'église de Kizhi vue de Cérès au mouillage dans la lumière du soir.

De Kizhi nous sommes partis pour Povenets dans un temps annoncé maniable mais qui fut agrémenté de quelques grains de pluie et de vent qui rendirent la navigation humide, rapide et fraîche. Nous sommes arrivés dans un port peu abrité doté en tout et pour tout d’un long quai marchand. Après quelques hésitations, nous nous sommes amarrés le long d’un vieux remorqueur en attendant d’entrer dans le canal Belomorsk.

Cérès le long d'un vieux patrouilleur à Povenets

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Den
12/08/2016 18:58:28
Vos récits
Ah mais quel plaisir de revoir Kizhi avec vos yeux et à partir d'une expédition nautique ! Vos photos sont magnifiques et les commentaires nous offrent une vue de ces régions unique. Et si vous cherchiez en plus de l'aventure un certain dépaysement, nul doute que vous le trouvez. Je vous sens vraiment tout ailleurs mais l'électronique fait des miracles. Et grâce à vous je vois un petit peu plus loin que le bout de mon... lac !
Merci et bon courage, Thierry, pour la suite de tes récits.
Den
1 Nbre d'éléments en tout
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